Le vent de la modernité souffle, parfois, comme un bulldozer sur l’histoire. En plein cœur du 6e arrondissement de Paris, un précieux fragment du patrimoine – le Monastère de la Visitation – s’apprête à tirer sa révérence, malgré les protestations des amoureux de la pierre et des espaces verts, et même quelques cris du fond du jardin… portés par un célèbre voisin.
Adieu, quiétude monastique : une page se tourne rue du Cherche-Midi
On pourrait croire qu’à deux pas de Saint-Germain-des-Prés et du Bon Marché, rien ne bouge jamais vraiment, sinon les aiguilles du temps. Pourtant, entre la rue de Vaugirard et la rue du Cherche-Midi, c’est tout un pan du passé qui est en train d’être effacé à grands coups de pelleteuses. Le Monastère de la Visitation, bâti au XVIIIe siècle, avec ses jardins paisibles, occupe une parcelle de 4 000 mètres carrés. Un petit miracle de calme, coincé dans un quartier en pleine effervescence, non loin de la tour Montparnasse.
Le projet de transformation du site n’a rien d’un coup de théâtre : il se prépare depuis une décennie entière. 2019 marque un tournant avec la délivrance du permis de construire par la Ville de Paris. Dès cet été, la destruction est engagée, mettant fin à plusieurs années de mobilisation acharnée menée par les défenseurs du patrimoine et les riverains.
Derrière les murs : un mode de vie révolu… et des combats perdus
L’histoire récente du lieu, c’est celle d’un don : en 2010, la congrégation des cinq dernières visitandines remet officiellement le monastère à l’évêché. À l’époque, le quotidien du lieu avait quelque chose d’une vie autosuffisante à la campagne :
- Un poulailler animé
- Une boulangerie active
- Une vacherie, où les sœurs trayaient leur propre bétail
Une autarcie bucolique, en plein Paris, qui semblait défier le temps… jusqu’à l’arrivée du béton.
La promesse, du côté de l’agence responsable du projet ? Reconstituer le jardin, en replantant 140 arbres et arbustes. Mais, pour l’heure, les riverains se désolent de voir disparaître ce rare poumon vert. Pas moins de sept associations avaient pourtant tenté des recours pour sauver le site, tous restés lettre morte. L’histoire ne dit pas si les poules ont manifesté elles aussi, mais force est de constater que le patrimoine a perdu la bataille.
Un voisin célèbre, un hôtel particulier et un marché qui boude
Le monastère n’était pas sans voisin de renom : juste à côté trône l’hôtel de Chambon, monument historique, propriété depuis 1994 de Gérard Depardieu. Un atout de prestige, certes, mais qui ne suffit pas à freiner les tractopelles… Même l’intervention de l’acteur n’a pas pesé sur le cours de l’opération immobilière.
L’hôtel de Chambon fait, lui aussi, parler de lui. En vente depuis 2012, il peine à trouver preneur malgré ses lettres de noblesse. Estimé à 50 millions d’euros, ce joyau d’architecture Empire se décline sur 1 800 mètres carrés, agencé en loft avec verrière (on peut l’apercevoir depuis la rue, avis aux curieux !). L’adresse, au 95, rue du Cherche-Midi, porte l’empreinte du baron Chambon jusqu’en 1833. L’agent immobilier de chez Barnes, un brin poète, évoquait déjà en 2012 que « c’est un joyau, rare de rencontrer des hôtels particuliers de ce volume en plein Paris. C’est un avantage mais ça peut aussi être un inconvénient, car tout le monde ne demande pas autant de volumes. » Visiblement, douze ans plus tard, tout le monde non plus n’a pas 50 millions sous la main.
Faire place neuve : la transformation solidaire à l’œuvre
Disparition patrimoniale, mais projet social à la clé : le nouveau complexe, annoncé comme solidaire, doit se diviser en plusieurs bâtiements. Au programme :
- Équipements pour personnes âgées
- Logements sociaux
- Habitations classiques
- Bâtisse dédiée à la petite enfance
Un changement d’époque, qui s’affirme dans la bétonisation, mais promet – sur le papier du moins – de ne pas laisser entièrement place à la grisaille en réimplantant (un peu) de verdure.
Difficile de résister à la marche de la modernité dans une capitale qui ne s’arrête jamais. Entre combat pour la mémoire des pierres et nouveaux enjeux urbains, le 6e arrondissement accueille malgré lui une page neuve de son histoire. Un petit clin d’œil aux riverains fiers du passé : conservez précieusement vos photos de l’ancien cloître… Il se pourrait qu’elles prennent rapidement une valeur patrimoniale inestimable.













